04 avril 2006

Méandres de folie

Un petit corollaire à ce que j'a récemment écrit sur la folie. Hier soir j'ai vu par hasard un film de René Manzor, daté 2003, qui passait à la TV: Dédales. Le film fut plus que controversé (lisez cette page pour vous en convaincre...), mais j'avoue que je ne me suis pas ennuyée en le regardant; il m'a obligé à réfléchir.  Ce n'est pas la première fois qu'une production (cinématographique ou littéraire) fait du labyrinthe l'allégorie du malaise psychique. Je me souviens avoir lu une nouvelle de Franz Kafka (titre allemand: Der Bau. Vous pouvez lire le texte allemand en cliquant ici), dans laquelle l'auteur s'identifie magistralement à un animal vivant dans un labyrinthe souterrain (probablement un rongeur).

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Les amateurs pourront s'amuser à lire la novela du mythe grec, en cliquant sur la petite icône à droite.

Qules sont les ingrédients de ce mythe? Il y a d'abord l'idée du monstre caché. Ensuite, l'idée que ce monstre est en partie humain; on a d'ailleurs l'impression que les humains entretiennent envers le monstre une attitude ambigüe, car tout en le gardant enfermé, ils le nourrissent. Plus: le monstre est issu de passions humaines incontrôlées.

61mVous souvenez-vous de Forbidden Planet de Fred McLeod Wilcox? Vous souvenez-vous des monstres de l'id? (le film est de 1957, si mes souvenirs sont bons. Si vous voulez rafraîchir les votres, cliquez sur l'affiche à gauche. Si vous voulez visiter le site consacré au film, cliquez sur son titre ou ici)

Il y a ensuite l'idée de la structure labyrinthique. Une telle structure est conçue pour entrainer la perte de repères et le désorientement; elle engendre une angoisse atavique, la même qu'éprouve l'homme égaré en milieu hostile, surpris par la tombée de la nuit ou la tempête.
A chaque nouvelle bifurcation, à chaque nouveau choix qui s'impose, on craint de s'égarer davantage et de s'éloigner du salut: on peut continuer obsessionnellement à chercher jusqu'à s'épuiser, b00005ndrz.08.thumbzzz
on peut renoncer à chercher et s'abandonner au sort.

Vous souvenez-vous du final de The Shining? Cliquez sur la petite affiche à droite si vos souvenirs sont flous.

Des visages terrifiés des héros du Blair Witch Project?

La structure labyrinthique n'agit pas, elle est immobile. Pourtant elle emprisonne et tue.

Mais pourquoi est-elle si souvent utilisé comme allégorie de la maladie mentale? A cause de la présence du monstre caché, assimilé aux pulsions et à l'inconscient? Si c'est le cas, je trouve ce rapprochement profondément injuste: ce "monstre" est commun à nous tous.

Est-ce alors à cause de la difficulté de se répérer, de trouver l'accès (pour nous) et l'issue (pour le malade)? Peut-être. Mais encore une fois, cette difficulté est-elle vraiment propre à la maladie?

"Le coeur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant: Qui peut le connaître?" (Jérémie, 17,9)

Le prophète Jérémie parle ici du coeur de l'homme, et non seulement du coeur du malade mental.

Une chose m'a séduite dans le film de Manzor: avant que l'intrigue ne se perde dans le dédale des poncifs cinématographiques (de Psychose à l'infini... les nostalgiques des bons Hitchcock cliqueront ici), nous entendons une voix off, pendant qu'un objectif macro explore les méandres d'une empreinte digitale. Je résume le contenu du monologue off (ne pouvant pas citer les paroles exactes): ce que nous considérons comme notre personnalité est en réalité un masque fragile; l'impression d'unité qu'il dégage est illusoire, et sous l'impact de l'agression, ce masque lisse et apparemment simple peut éclater. Ce que nous connaissions comme une personnalité  se décompose et revèle alors des facettes multiples,  inconnues, surprenantes et parfois... monstrueuses.

Si tout cela est vrai, il faut  croire que la frontière entre mentalement sain et mentalement malade est définie par l'intensité des agressions subies. Je ne serai pas aussi pessimiste; et j'aime croire que cette frontière est déterminée d'une part par la nature de l'agression, d'autre part par la capacité qu'a ce petit  "moi" que nous sommes de se défendre. Il y a ensuite d'autres facteurs, comme par exemple l'entourage de la victime. Toujours est-il que la frontière est plus ténue que nous le croyons.

Le "fou" révélant sa fragilité et celle du moi, met à nu notre propre fragilité; c'est pourquoi nous supportons si mal sa présence et nous préférons le voir enfermé.

 

Posté par irene61 à 19:14 - Commentaires [9] - Permalien [#]


Commentaires sur Méandres de folie

    très premier degré (ne suis pas capable d'un autre) : analogie entre notre vertige en devinant le fou potentiel qui est en nous, et le vertige du labyrinthe

    Posté par brigetoun, 07 avril 2006 à 23:01 | | Répondre
  • j'ai beaucoup aimé dédales, sylvie testud y est incroyable, et l'idée des multiples facettes me semble treès juste et intéressante

    Posté par malisan, 08 avril 2006 à 19:43 | | Répondre
  • notre vie... serait un labyrinthe ?....

    Posté par malisan, 08 avril 2006 à 19:44 | | Répondre
  • >brigetoun>malisan

    >brigetoun: pourquoi premier degré? Ce que tu écris ne'st pas bête du tout...
    >malisan: moi aussi j'admire beaucup Sylvie Testud, je l'ai découverte avec Les Blessures Assassines: une des choses que je préfère d'elle: il y a quelques mois, une jeune femme avec des ambitions théâtrales m'a affirmé que seules les plus jolies femmes réussissent dans le monde du spectacle. Sylvie Testud nous prouve que si on a du vrai talent on peut réussir, même si on a un physique quelconque.

    Posté par lobita, 08 avril 2006 à 22:41 | | Répondre
  • physique quelconque, physique quelconque...
    Moi aussi, j'avais beaucoup aimé "Dédales", je voulais le montrer à des amis mais il est difficile à trouver en vidéoclubs par chez moi... et c'est bien dommage !

    Posté par La griotte, 08 avril 2006 à 23:03 | | Répondre
  • Contes de la Folie

    Note très très intéressante, Lobita, qui établit des liens fins entre mondes si différents et qui mériterait bien plus qu'un banal petit commentaire. Je me souviens particulièrement bien de l'invisible InnerMonster de la "planète interdite", propre ex-croissance métaphysique de l'Hôte des lieux et de ses traces sur le sol. Mais c'est par une petite touche d'humour que je finirai. Je me souviens aussi d'une planche du regretté Franquin dans ses "idées noires", période critique de sa vie. Il plaçait sur une petite planète toute ronde en forme de labyrinthe sphérique, un condamné à perpétuité. La morale de la planche revenait à dire, non sans un certain sarcasme, que la fin du labyrinthe en était également le début ! Inquiétant !
    A très bientôt !

    Posté par dim, 09 avril 2006 à 00:40 | | Répondre
  • Nous sommes un labyrinthe

    Il y a du monstre en l'homme.
    Le labyrinyhe conduit là où l'on peut réduire le monstre en nous.
    C'est la raison des méandres du chemin.
    Combien ne se perdent-ils pas en cours de route?

    Posté par Pierre (2), 09 avril 2006 à 12:43 | | Répondre
  • >dim>pierre2

    >dim: pour s'échapper du labyrinthe, 1 méthode sûre et expérimentée: l'envol...
    >pierre2: reduire le monstre, oui. C'est le but de tout travail personnel ou éducatif. Hélas parfois pour raisonner le monstre on est obligé de le rencontrer un jour... comment vont tes amis arbres?

    Posté par lobita, 09 avril 2006 à 15:00 | | Répondre
  • J'ai adoré "déales" quand je l'ai vu en DVd il y aquelques mois. J'en ai parlé dans mon blog d'ailleurs... probablement trop briévement. C'est bien joué et le scénar est vraiment bien pensé : BRAVO ! Contente que toi ausis tu aies aimé... Finalement, on sait pourquoi on s'entend bien nous deux

    Vivement qu'on se voit en juin !

    Posté par mymy marmotte, 10 avril 2006 à 23:26 | | Répondre
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