16 mars 2006

Des abeilles dans une ruche de verre

... citation volée à Jean Cocteau.

Pendant que:
-  mon dernier montage se paie un petit tour d'Europe
-  notre travail autour de l'imaginaire et de la science (avec le groupe
d'adolescents) est déjà entre les mains   des jurés du festival (brrrr!)
-  le "Voyage dans l'espace" (du groupe d'enfants) se prépare à décoller pour le festival de Casablanca
- et tant d'autres projets prennent forme...

Brigetoun pose des questions troublantes, qui me font réfléchir à la fois à l'un de mes dernier projets (encore en chantier) et à une très vieille aventure (il y a 5 ans, c'est très vieux...).

Il m'est arrivé à deux reprises de travailler sur le thème du fil - fil de laine, fil à coudre ou à tisser. C'est plus que comique, car j'ai toujours détesté le tricot, le crochet, la broderie et toutes ces choses mystérieuses que les femmes font tous les jours sans se forcer (et les louves ratent impitoyablement).

Mais il faut savoir que je viens d'une région qui a construit sa fortune économique sur la fabrication de tissus et l'élevage de vers à soie.accueil2_1_

Le travail d'il y a cinq ans, réalisé pour une petite exposition de jeunes artistes (là au milieu je faisais office de Mère Terre), n'était pas virtuel ni numérique: c'était une structure en fil métallique, fils de laine et fils de coton. Elle était intégrée à un jardin extraordinaire et cocasse, fabriqué avec de la fourrure synthétique, des fleurs artificielles, des tuyaux en plastique et des marsh-mallows (!); le tout se trouvait dans un sous-sol éclairé par une lucarne (et cela le
faisait ressembler à une serre).

C'était aussi ma première exposition (j'ai su lire à 4 ans, dans toute autre chose j'ai été en retard).

Je me souviens de la chose extraordinaire qui se produisit le soir du vernissage. Effectivement, en discutant avec les visiteurs, on découvrait que chacun avait vu une exposition différente. Comment se faisait-il? 32_5c50_62534_1_

Un jeune, qui venait de terminer
ses études et se battait péniblement pour trouver un travail,
marmonnait que dans un coin de l'expo il y avait quelque chose qui
ressemblait à l'épave d'un avion après le crash.
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Une femme à la démarche crispée et au regard craintif remontait horrifiée l'escalier qui menait au sous-sol, en disant avoir vu une énorme toile d'araignée.

opus54y_1_1Presque en même temps, une dame, âgée mais radieuse, vint vers moi et m'interpella: "Vous aimez certainement la musique, j'ai vu que vous avez fait une sorte de grande harpe, ou peut-être est-ce une lyre?".

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Un groupe d'enfants se lançait des appels pour aller voir "le cygne", "le grand oiseau aux ailes ouvertes".

J'avais cru jusque là (dans mon inexpérience) qu'une forme était une forme, un objet un objet. Dans une formation d'art-thérapeute que j'ai commencé et pas terminé, les gens entretenaient des convictions encore plus naïves: selon lesquelles l'objet ou l'image "réflètent" de façon absolument fidèle et dépourvue d'ambiguïté la personnalité de son auteur.

Cette soirée de vernissage fut une révélation: il n'y avait pas d'objet ni de
forme ni de moi auteur, mais un miroir, un miroir comme celui de
Cocteau: une ruche de verre, où l'on voit s'agiter des abeilles. A
chaque instant qui passe, le visage qu'on tente d'apercevoir est aspiré
et transformé, en une fuite d'images à l'instant même dépassées.

Pour répondre donc à Brigetoun, non, je ne peux pas prévoir l'effet qu'une image produit.
Oui, je suis obligée de lâcher mon image et de la laisser suivre son
parcours, sinon elle sera avortée. Il n'y a que les personnes proches
qui m'en donnent des échos intelligibles, les autres commentaires se
perdent au loin, et je ne vais pas les chercher.

Je retrouve l'ambiguïté du fil dans la vidéo musicale que nous sommes en
train de monter (avec ma copine musicienne et un groupe de très jeunes
chanteuses). Obligées de jouer sur un fil, les filles balancent entre
l'araignée d'un côté, de l'autre le ver à soie en passe de devenir
papillon. Leur féminité à peine esquissée, son potentiel d'amour et
danger, leurs corps beaux et gauches, tout pointe en mille directions,
amorcées et incertaines.

On y chercherait en vain l'univoque et le prévisible: et en même temps, tout leur charme est là...

Posté par irene61 à 13:22 - - Commentaires [15] - Permalien [#]


Commentaires sur Des abeilles dans une ruche de verre

    quel plaisir j'ai eu à te lire et à réfléchir à ce qu'est une image, je crois en beaucoup en la singularité, qui se retrouve dans ce que l'on crée et dans le regard des autres...

    Posté par malisan, 16 mars 2006 à 23:30 | | Répondre
  • >malisan

    je suis heureuse de ce que tu écris; moi aussi je crois en la singularité, et une grande partie de mon travail consiste à lutter contre les tendences actuelles (= faire disparaître la différence au profit d'une culture de masse, où tous avalent le même junk food et s'étourdissent aux mêmes rythmes). Amicalement

    Posté par lobita, 17 mars 2006 à 08:34 | | Répondre
  • L'art est-il une façon de tuer la réalité, ou au contraire de se l'approprier ? Tu poses merveilleusement bien cette question, Lobita, je te soupçonne d'en connaître la réponse... En tous cas, tes jeunes chanteuses devraient te remercier de parler d'elles en usant de mots aussi aériens !

    Posté par elvi4, 17 mars 2006 à 20:50 | | Répondre
  • >elvi4

    un écrivain francophone d'origine maghrébine, Morgan Sportès, a écrit: ""J'exterminerais le réel par sa représentation symbolique".

    Posté par lobita, 18 mars 2006 à 10:37 | | Répondre
  • La personnalité du créateur est bien vague quand on regarde une de ses oeuvres...
    Par contre la personnalité du spectateur est éclatante... et très révélatrice de son âme du moment...
    Que ce soit la harpe de cette dame ou le cygne vu par les enfants, j'adore cette innocence quand les contraintes et conditionnements n'ont pas encore faussé le rêve... Une image de pure création est un miroir de son âme à soi... à soie pour les plus douces... à soir pour les plus noires...
    Je poursuis ma visite dans votre blog et je reviens... Si je ne reste pas planté sur une image pendant des heures... Et si la louve n'y est pas, je ne vous ai pas dit? Je porte un petit capuchon rouge, très mignon mais voyant

    Posté par Serge, 18 mars 2006 à 11:04 | | Répondre
  • Votre texte me plait beaucoup car il faut constament rappeler car on oublie toujours , que l'apparence est une menteuse !
    Nous vivons dans un monde où la relativité , la subjectivité sont partout !
    Personne ne voit un arbre , chacun voit "son " arbre , en fonction de sa culture , de son éducation , de son passé récent et lointain .
    La même personne , à des moments différents de la journée ne verra pas le même objet de façon identique .
    Comment juger , comment apprécier ?
    Nous devons nous contenter d'être dans le flou dans nos discussions avec les autres . Nous croyons communiquer , en fait ce n'est qu'un échange d'approximations .
    Je dis "arbre " mais mon interlocuteur met il dans le mot arbre le même contenu puisque nous ne voyons pas les mêmes choses ?
    Cela est particulièrement vrai pour les oeuvres d'art .

    Posté par Jean, 18 mars 2006 à 11:04 | | Répondre
  • merci pour la réponse, mais avec mon foutu esprit rétif, il me semble que si, bien sur, les spectateurs s'approprient l'oeuvre (et nous avons tous des oeuvres amies) le créateur sur un autre plan y reste lié comme un père ou une araignée à sa toile, et sur le même plan est lui aussi spectateur et a sa vision. Désolée je suis crevée et ne sais m'exprimer

    Posté par brigetoun, 18 mars 2006 à 19:13 | | Répondre
  • Il a dit aussi : "Tout écrivain, symboliquement, extermine son lecteur, afin de mieux lui offrir son oeuvre achevée" (merci Google). C'est donc un auteur qui extermine beaucoup.
    Merci Lobita. Essaie de ne pas nous exterminer.

    Posté par delest, 18 mars 2006 à 21:59 | | Répondre
  • >serge>jean>brigetoun>delest

    >serge: voilà un bon scénario pour mon prochain film, le pauvre petit garçon agressé par la méchante louve en pleine forêt Pour l'instant, je suis dans des histoires de papillons et d'araignées (encore un symbole féminin très négatif, faudra vraiment vous accrocher!)
    >jean, je suis d'accord avec vous, l'objectivité appartient aux modes d'emploi des appareils electroménagers et aux instructions de montage d'Ikea (quoi que...)
    >brigetoun: "lié comme une araignée à sa toile..." mais vous êtes un génie, vous venez de me donner l'idée que je cherchais pour le scénario de ma vidéo....
    >delest: bon, Morgan Sportès est une personnalité très particulière, je l'aime pour son honnêteté, mais je ne lui ressemble pas... vous ne risquez rien ici

    Posté par lobita, 19 mars 2006 à 15:44 | | Répondre
  • ce post est sublime car si vrai.... une fois l'oeuvre faite, elle est "lachée" pour que chacun l'apprivoise y voit ce qu'il y projette à partir de ce que l'auteur y a mis mais pas pour lui, pour les autres... l'oeuvre une fois terminée ne lui appartient plus. Elle s'appartient à elle-même pouvant générer dégout ou plaisir ! C'est toute l'ambiguité de la création...

    Posté par mymy marmotte, 19 mars 2006 à 18:01 | | Répondre
  • >mymy

    gémial que tu sois revenue... j'espère que tu es couleur chocolat fondant et en parfaite forme, et que tout le monde verdit de jalousie à ton passage! Bisou

    Posté par lobita, 20 mars 2006 à 11:46 | | Répondre
  • N'auriez pas tendance à confondre l'œuvre picturale avec les tests de Rorschach, l'artiste avec le psy et l'œuvre avec la manœuvre sur le pont du marketing?

    Posté par jean-Robert D, 20 mars 2006 à 13:13 | | Répondre
  • >jean-robert

    On confond l'oeuvre avec un test psychologique, lorsqu'on en parle uniquement en termes de données qu'on prétend biographiques, en rapport avec la vie intime de son auteur. Dans le cas du test de Rohrschach, on éclabousse une surface au hasard, on demande ensuite à quelqu'un de construire du sens, là où au départ il n'y en a aucun. Ce n'est pas ma démarche; ce que je fais a du sens pour moi, et comment. Le sens que je donne à mon travail n'est pas de raconter ma biographie (même si quelqu'un qui me connait bien peut y reconnaitre des fragments de mon histoire personnelle), ni de "parler de me problèmes". Et dès que quelqu'un d'autre regarde et interprête, le sens n'est forcément plus le même. Quant au marketing, ce n'est pas mon domaine.

    Posté par lobita, 20 mars 2006 à 19:30 | | Répondre
  • Je comprends que l’œuvre d’art n’est pas un insignifiant de son auteur (quand bien même utiliserait-il des procédures de hasard pour la fabriquer).
    Je comprends qu’elle est destinée, elle offre à voir, regarder, commenter ou même partager.
    Travailler son œuvre c’est engager une représentation singulière.

    Lorsque l’auteur décline l’anonymat, il sait et décide de se dire et de s’exposer lui-même. Il assume au moins trois engagements fondamentaux : sa responsabilité personnelle (l’image est certifiée vraie et authentique), son intériorité (elle représente une posture issue de multiples expériences et de leurs mises en abîme) et sa présence (elle atteste du dur désir d’exister face au monde).

    Le retour de connivences, de lectures obliques, de dévoilements anachroniques, d’empathie ou de dyslexies sont autant d’occasion de disruptions, de reprises ou d’épaulements, dont l’auteur se nourrit, se délecte ou s’amende.

    Donc OK, on est content ou assoiffé, émulsifié ou ébouriffé, de vous découvrir, mais je sais que vous seriez frustrée de ne pas être vue, regardée et entendue.
    Alors je n'ose pas vous décrier et je vous atteste timidement d'une butée sur vos apories.

    Posté par jean-Robert D, 21 mars 2006 à 12:36 | | Répondre
  • Quel plaisir!

    Ah! quel plaisir de lire ton blog et les commentaire, si réfléchis, si pesés! Bien sûr que l'auteur est derrière l'oeuvre! Quelqu'un a tenu le stylo ou le pinceau ou la camera. Une fois accouché (et quelqu'un l'a fort bien dit ci-dessus), l'oeuvre n'appartient plus à son auteur et il ne vivra par (et seulement si) ce que nous, spectateur, allons en faire. Chacun n'y trouve pas le même contenu, et c'est tant mieux, cela prouve la richesse de l'oeuvre. Nous varions dans nos opinions, dans l'impression que nous laissons chez l'autre, et c'est tant mieux aussi. Ce que nous percevons chez l'autre, pour prendre une image que tu n'aimeras que modestement, ce n'est qu'un point dans la tapisserie de sa personnalité et c'est tant mieux qu'elle soit vaste!

    Posté par Pierre (2), 21 mars 2006 à 12:55 | | Répondre
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