28 février 2006

Rome brûle!

Parish_Alvars1

Attention: dans cet article chaque mot en couleur est un lien vers un autre site. Bonne lecture...

Curieusement, ce n'était pas trop difficile de voir l'amour de ma vie disparaître dans les profondeurs de l'enfer.

Orphée est un jeune poète amoureux, je l'imagine frêle, doué d'une sensibilité presque féminine, et je suis à l'aise dans ses sandales. Briser la coupe en cristal que je viens de vider, voilà qui me défoulerait bien; le prince Orlowsky de Strauss,  jeune homme capricieux, gâté, lunatique et débauché, peut être aussi bien mou et efféminé. Ce qui me permet de chanter son air "Chacun à son goût", qui est parmi les plus beaux morceaux d'opérette de tous les temps.

Par contre je n'aime pas les armes blanches, et me mettre dans la peau de Renaud et Roger (Rinaldo et Ruggero), qui sont des guerriers, me demande un effort plus considérable. Il me faut les penser les visages ronds, les yeux et les lèvres peints, parés d'armures légères et scintillantes et de plumes rouges, comme les marionnettes de la tradition sicilienne (les pupi !).

Et mettre le feu à Rome, ça non. Le Néron auquel je prête ma voix n'est pas tout à fait l'extravagant sanguinaire qui chante la beauté de la ville en flamme. Malgré sa vocation de tyran, il n'est pas encore totalement déshumanisé; il est dominé par ses passions, mais amoureux; il sait être cruel, mais parfois aussi généreux. Il cherche à affirmer son identité; en vivant pleinement sa passion pour la belle Poppée, il veut se dégager de l'emprise de son aride précepteur, et des contraintes d'un mariage de raison.

danse_copie

Qu'est-ce qui me fait choisir ce personnage pour mon répertoire? Une seule chose, un duo final qui célèbre l'amour fusionnel au sommet de son intensité. Les deux voix, la voix de soprano du personnage de Poppée  et la voix d'alto du personnage de Néron, se rapprochent jusqu'à se fondre parfois en une. Inutile d'ailleurs de parler  de voix masculine et féminine, l'opéra baroque se fiche de cette distinction, et il est probable que dans nombreuses éditions les deux rôles aient été chantés par des castrats.

Dans des mouvements ascendants et descendants répétés, les deux voix s'alternent, chacune continuant avec douceur le mouvement amorcé par l'autre, puis se rencontrent et s'emmêlent jusqu'à mimer le rapprochement physique des corps, s'éloignent encore;  une dynamique circulaire se dessine et évoque des gestes tels qu'entourer, envelopper et étreindre. Je ne résiste pas à tant de beauté et je veux absolument chanter ce duo.

Mais je ne peux pas oublier que dans la réalité Néron finit par battre à mort cette femme qu'il avait pu choyer. Comment faut-il lire le final idéalisé de cet opéra de Monteverdi? Est-ce que le rideau qui tombe (et nous empêche de voir l'horrible conclusion) veut nous réécrire l'histoire, nous faire fantasmer d'un Néron finalement apaisé et humain? Est-ce que l'auteur est totalement ironique, et que la sublime beauté de sa musique cache la plus corrosive des ironies?

...Veut-il nous rappeler implicitement que l'amour parfait n'existe pas, que notre fantasme de la fusion de deux êtres conduit à la déception et à la tragédie?

Trop de questions pour une simple interprête...

Posté par irene61 à 21:48 - - Commentaires [14] - Permalien [#]


Commentaires sur Rome brûle!

    oh la, nous sommes loin de tes cahiers, dans ce post. Aurons nous droit à un petit extrait en ligne ? Je t'imagine mieux en Orphée qu'en Néron, mais peut être ai je tout faux. En tous cas la "simple interprête" parle sublimement bien du duo avec Poppée. La musique est quasiment superflue, et après t'avoir lue, j'aurais presque peur d'une certaine déception en l'entendant...

    Posté par elvi4, 01 mars 2006 à 12:40 | | Répondre
  • je veux préciser : en entendant une autre interprétation que la tienne, naturellement !

    Posté par elvi4, 01 mars 2006 à 12:42 | | Répondre
  • Question matière musicale, je me souviens que ce duo fabuleux du tyran au pouvoir absolu et de la putain ambitieuse contient deux ingrédients magiques de la facture baroque:
    -l'assise sur la basse descendante à la manière d'une chaconne (et comment ne pas se dissoudre dans l'enlacement d'une chaconne au cycle infini façon Bach-Busoni par expl ou dans l'éternel recommencement du Fandango du Padre Soler)
    -le canon où s'accouplent les voix pour atteindre la sublime et divine dissonance (là je ne fais évidement aucune référence à Bach...).
    L'apocalyptique amoureux ou l'absolue innocence de l'être-seul?

    Vous avez raison c'est sublime.
    Encore un lieux où mourir subitement en pleine et profonde respiration.

    Posté par jean-Robert D, 01 mars 2006 à 16:43 | | Répondre
  • >elvi4>jean-robert

    >elvi4 : je ne vais pas jusqu'à croire que tu serais déçue en écoutant une autre interpreation que la mienne, il faudrati pour cela que je sois un peu plus gonflée . La vraie déception serait d'écouter une interpreation où, pour ne pas choquer le public bourgeois, on fait chanter Néron par un ténor et Arnalta par une vraie femme... quel massacre...
    >jean-robert: voilà un monsieur qui connait la musique... si vous maîtrisez tout aussi bien les ingrédients de la cuisine, invitez-moi à diner. Je plaisante...

    Posté par lobita, 01 mars 2006 à 21:38 | | Répondre
  • la recherche des mots, dans le silence... l'impression de traverser une peau, un épiderme, dense, vers l'intériorité de lobita...

    Posté par Dan, 02 mars 2006 à 10:11 | | Répondre
  • >dan

    ehi là... tu me parles de sexe ou quoi? )))

    Posté par lobita, 02 mars 2006 à 10:37 | | Répondre
  • Pas de problème pour vous inviter quand vous voulez autour de ces Monteverderies, sauf deux fondamentaux: je suis actuellement parisien et je n'ai pas le temps de faire la cuisine, puisque "j'ai la chance d'avoir plein de travail"...

    Posté par jean-Robert D, 02 mars 2006 à 11:19 | | Répondre
  • >jean-robert

    Je plaisantais cher Monsieur, je ne suis quand même pas (encore?) assez audacieuse pour aller diner chez un inconnu... il est vrai qu'on lit des choses intriguantes à votre sujet sur le blog de Lunettes Rouges...

    Posté par lobita, 02 mars 2006 à 13:27 | | Répondre
  • Oui c'est assez intiguant et/ou cocasse ce que LR a écrit.
    J'ai fait fait diligenter une enquête par mon DSI pour l'histoire de l'ID.
    C'est le point d'entrée commun au Wifi de ma société, nous pouvons donc être environ 150 à l'utiliser???
    Résultat le blog de LR est maintenant blacklisté sur mon provider et je ne peux plus y accéder pendant une grosse semaine!
    Vive l'informatique...

    PS
    Je ne vous ai pas invité à venir dîner chez moi, je suis tout aussi rétif à recevoir des inconnus, voir même je ne m'appelle pas vraiment JRD à la ville!

    Posté par jean-Robert D, 02 mars 2006 à 15:04 | | Répondre
  • >jean-robert

    voir même vous avez une jolie épouse et quelques rejetons à la maison, je l'espère de tout mon coeur pour vous

    Posté par lobita, 02 mars 2006 à 15:28 | | Répondre
  • surprenant je ne vous avais pas lue, et la nuit dernière en lisant (vers une heure) et dinant j'ai écouté le premier CD de la version de Magloire et je m'en vais faire la même chose pour le second. J'aime bien cet enregistrement et pourtant je ne suis pas une fanatique de Magloire sauf peut être pour Monteverdi (j'ai un Rameau par lui décevant)

    Posté par brigetoun, 03 mars 2006 à 00:14 | | Répondre
  • Le Couronnement de Poppée

    J'ai assisté à cet opéra l'année dernière, Poppée aphone, remplacée par Mireille Delunsch au timbre ample et mat, une richesse dans l'émotivité, qui chantait depuis la fausse d'orchestre. Un playback à l'opéra de l'inédit.
    Cela surprend au premier moment, puis on oublie, tant la voix collait admirablement. Cela permettait aux 2 amants des ébats qu'ils n'auraient pu exécuter en chantant. La soprane malade était d'une rare beauté. Scandaleux, mais divin !

    Posté par la dilettante, 03 mars 2006 à 00:25 | | Répondre
  • Bon, je m'en vais d'abord re-écouter Le Couronnement avant de me prononcer ...

    Posté par Guess Who, 04 mars 2006 à 07:48 | | Répondre
  • > brigetoun>la dilettante>guess who

    >brigetoun et guess who: heureuse de vous avoir donné l'evie de re-écouter cette fabuleuse musique. je vous souhaite encore beaucoup de plaisir.
    > la malcontenta: très intéressant, ce type très particuliers de "playback" a été pratique anciennement dasn l'opéra... quant au détail de la chanteuse qui se laisse aller aux ébats ayant pour ainsi dire la gorge libre, délicieux...

    Posté par lobita>, 04 mars 2006 à 15:57 | | Répondre
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