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Curieusement, ce n'était pas trop difficile de voir l'amour de ma vie disparaître dans les profondeurs de l'enfer.

Orphée est un jeune poète amoureux, je l'imagine frêle, doué d'une sensibilité presque féminine, et je suis à l'aise dans ses sandales. Briser la coupe en cristal que je viens de vider, voilà qui me défoulerait bien; le prince Orlowsky de Strauss,  jeune homme capricieux, gâté, lunatique et débauché, peut être aussi bien mou et efféminé. Ce qui me permet de chanter son air "Chacun à son goût", qui est parmi les plus beaux morceaux d'opérette de tous les temps.

Par contre je n'aime pas les armes blanches, et me mettre dans la peau de Renaud et Roger (Rinaldo et Ruggero), qui sont des guerriers, me demande un effort plus considérable. Il me faut les penser les visages ronds, les yeux et les lèvres peints, parés d'armures légères et scintillantes et de plumes rouges, comme les marionnettes de la tradition sicilienne (les pupi !).

Et mettre le feu à Rome, ça non. Le Néron auquel je prête ma voix n'est pas tout à fait l'extravagant sanguinaire qui chante la beauté de la ville en flamme. Malgré sa vocation de tyran, il n'est pas encore totalement déshumanisé; il est dominé par ses passions, mais amoureux; il sait être cruel, mais parfois aussi généreux. Il cherche à affirmer son identité; en vivant pleinement sa passion pour la belle Poppée, il veut se dégager de l'emprise de son aride précepteur, et des contraintes d'un mariage de raison.

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Qu'est-ce qui me fait choisir ce personnage pour mon répertoire? Une seule chose, un duo final qui célèbre l'amour fusionnel au sommet de son intensité. Les deux voix, la voix de soprano du personnage de Poppée  et la voix d'alto du personnage de Néron, se rapprochent jusqu'à se fondre parfois en une. Inutile d'ailleurs de parler  de voix masculine et féminine, l'opéra baroque se fiche de cette distinction, et il est probable que dans nombreuses éditions les deux rôles aient été chantés par des castrats.

Dans des mouvements ascendants et descendants répétés, les deux voix s'alternent, chacune continuant avec douceur le mouvement amorcé par l'autre, puis se rencontrent et s'emmêlent jusqu'à mimer le rapprochement physique des corps, s'éloignent encore;  une dynamique circulaire se dessine et évoque des gestes tels qu'entourer, envelopper et étreindre. Je ne résiste pas à tant de beauté et je veux absolument chanter ce duo.

Mais je ne peux pas oublier que dans la réalité Néron finit par battre à mort cette femme qu'il avait pu choyer. Comment faut-il lire le final idéalisé de cet opéra de Monteverdi? Est-ce que le rideau qui tombe (et nous empêche de voir l'horrible conclusion) veut nous réécrire l'histoire, nous faire fantasmer d'un Néron finalement apaisé et humain? Est-ce que l'auteur est totalement ironique, et que la sublime beauté de sa musique cache la plus corrosive des ironies?

...Veut-il nous rappeler implicitement que l'amour parfait n'existe pas, que notre fantasme de la fusion de deux êtres conduit à la déception et à la tragédie?

Trop de questions pour une simple interprête...