25 février 2006

The Maze

Qui ne connaît pas le mythe du labyrinthe? Les interprêtations historiques et psychanalytiques qu'on  en a fait sont innombrables. Curieusement, la langue anglaise utilise le mot maze pour définir le type de structure que presque toute l'Europe appelle par un mot d'origine grecque. Je ne connais pas l'étymologie de maze; je sais par contre qu'en ancien italien le mot mazze désignait les intestins (organe assez labyrinthique)img_lab_021.

Du substantif maze semble venir le verbe to amaze (étonner). Cela me fait penser à l'état de la personne piégée dans le labyrinthe:  désorientement, inhibition, incapacité de prendre la bonne décision.

Assez joué avec les mots, cette exposition de photos organisée par le Musée de la Croix-Rouge à Genève n'a rien à voir avec l'ancienne Crète; The Maze est le nom donné à la super-prison de Long Kesh en 1976: après qu'elle fut agrandie, pour accueillir le nombre croissant d' Irlandais rebelles.

L'Irlande du Nord détenait en 1974 un bien triste record européen: le plus grand nombre de prisonniers par nombre d'habitants. Ce record peu glorieux s'explique par la recrudescence du conflit entre les forces pro-britanniques et les minorités républicaines, culminant en des épisodes sanglants comme le tristement célèbre Bloody Sunday. C'est dans le Maze que Bobby Sands (le leader de la PIRA, Provisional Irish Republican Army) et 9 autres détenus moururent d'inanition, suite à une grêve de la faim, en 1981.

Le premier mot qui me vient à l'esprit, en parcourant les deux grandes salles de l'exposition, est NUDITÉ. La nudité est souvent associée à l'érotisme; pourtant un dérivé de nu, dénuement, désigne la pauvreté;   nudité peut aussi bien signifier absence d'ornements: cette dernière étant une qualité, selon une certaine vision de l'art. Et il est vrai que (sournoisement) le fantôme de l'esthétisme pointe dans notre esprit, pendant que nous contemplons la perspective des immenses couloirs vides, flanqués de murs aveugles qui surplombent le spectateur. Suit la série interminable de photos de cellules immaculées et identiques. Mais une autre photo nous réveille brutalement de notre divagation esthétique: les détenus qui manifestent nus, la couverture de leur lit jetée à travers le corps. On sait qu'ils demandaient désespérément le statut de prisonniers politiques et qu'ils revendiquaient des droits: notamment le droit de porter leurs propres vêtements à la place de l'uniforme carcérale.

Oui, on est nu lorsqu'on a tout perdu, y compris sa liberté et son identité.

Et le complexe du Maze avait été savamment conçu par les architectes pour engendrer en ceux qui y pénétraient la perte des repères spatiaux, donc le désorientement: ce qui rendait toute tentative d'évasion (ou d'infiltration clandestine) beaucoup plus ardue.

A ce point apparaît le deuxième aspect de l'exposition qui m'a frappé: la fascination que les chiffres exercent, aussi bien sur notre rationnel que sur notre imaginaire. Fascination qui risque parfois de nous détourner de l'essentiel.

Je lis les données chiffrées concernant la prison: 145 hectares, 8 blocs symétriques en forme de H, dans chaque bloc 96 cellules, chaque cellule 5 mètres carrés, 900 gardiens, les "espaces inertes" (parsemés de détecteurs de mouvement) derrière chaque bloc (4.5 mètres  divisés en 36 parties égales), 2 portails, 2 chapelles.

Symétrie, répétition obsessionnelle des chiffres 9, 4 et 5 et de leurs multiples, tout me fait penser à la symbolique des chiffres dans la culture juive et dans des textes bibliques comme l'Apocalypse.

Toutefois cette perfection des correspondances chiffrées, cette organisation raffinée, ne doit pas nous hypnotiser: elle n'est pas divine mais simplement inhumaine, aussi inhumaine que la logique impérialiste. Logique de maze  (labyrinthe) et de mazze, d'intestin qui engloutit, désagrège et assimile. Détail sinistre, un témoignage filmé nous raconte comment deux détenus finirent broyées dans le camion des ordures, lors d'une tentative d'évasion. Plusieurs gardiens furent également tués dans des insurrections des prisonniers.

Le film qui clôt la visite a été réalisé par Amanda Dunsmore, dans la pudeur et le respect de la nudité artistique: au point de ressembler en tout et pour tout au plus modeste des documentaires. Mais je trouve cela juste. La beauté, la griffe de l'artiste, ont  le mérite d'affiner le regard du spectateur, qui habituellement s'endort devant son écran et banalise l'horreur d'un journal télévisé.  Mais un sujet comme The Maze ne tolère d'autre beauté que celle du dénuement total: toute tentative de lyrisme ou de dramatisation conduirat au genre de production qu'on trouve (par exemple) parmi les innombrables films qui commémorent l'Holocaust, et que personnellement je trouve insupportables: car on n'a pas le droit de faire du spectacle avec l'horreur réelle.

The Maze a été fermé en 2000. Le débat sur le devenir du complexe est encore ouvert.

Posté par irene61 à 00:02 - - Commentaires [19] - Permalien [#]


Commentaires sur The Maze

    Inhabituel billet mais toujours une information claire et éclairée sur des sujets "sensibles".

    Posté par wictoria, 25 février 2006 à 09:48 | | Répondre
  • >wictoria

    je comprends ton étonnement: il est vrai que ce billet peut paraître beaucoup plus impersonnel et son contenu plus ardu que d'autres: pourtant mon intérêt pour le thème est motivé par des facteurs personnels. Je connais la problématique du labyrinthe et pour cela j'ai toujours aimé Franz Kafka. Je ne l'ai pas mentionné car je trouverai exagéré et nombrilique de comparer mes difficultés avec celles des personnes qui furent internées dans cette prison.

    Posté par lobita, 25 février 2006 à 15:09 | | Répondre
  • Je partage ton émotion .
    Mais les Irlandais étaient extremement coupables sur un autre point .
    En 1996 a été enfin fermé en Irlande un établissement horrible dont l'histoire a été à l'origine de deux films récents .
    L'Irlande est très catholique , l'église y est toute puissante . Elle impose sa loi .
    L'église ( je ne discuterai pas pour savoir si sur ce point elle a raison ou tort , le choix n'est pas simple ) est pour une interdiction de tout ce qui peut détourner les femmes d'un couple très traditionnel . Ainsi , toute femme enceinte en dehors du mariage , sur l'ordre de l'église était arretée par la police de l'état et enfermée dans une prison pour femmes dont les conditions étaient horribles .
    Uniforme , travail intense , humiliations , interdiction de parler .
    Grand nombre de suicides .
    Les "bonnes "soeurs qui dirigeaient l'établissement vendaient ensuite les enfants qui naissaient à des familles riches qui voulaient adopter .
    Si une des femmes enfermées s'échappaient , elles étaient ramenées par la police d'état .
    Cette horreur n'a été interrompue qu'en 1996 !!!!
    je ne raconte pas cela pour excuser les violences faites aux Irlandais , je suis contre toute forme de violence .
    Mais il faut être au courrant de tout .

    Posté par Jean, 25 février 2006 à 18:10 | | Répondre
  • Oui, ils moururent les uns après les autres, sans que le Prime de l'époque (une femme qui plus est) ne fasse un seul petit geste qui leur aurait au moins permis de recommencer à s'alimenter sans perdre la face. Histoire sinistre de la Raison qui s'affranchit de l'Humanité... C'est un peu aussi une histoire de Labyrinthe, non ?

    Posté par elvi4, 25 février 2006 à 18:29 | | Répondre
  • Oui, ils moururent les uns après les autres, sans que le Prime de l'époque (une femme qui plus est) ne fasse un seul petit geste qui leur aurait au moins permis de recommencer à s'alimenter sans perdre la face. Histoire sinistre de la Raison qui s'affranchit de l'Humanité... C'est un peu aussi une histoire de Labyrinthe, non ?

    Posté par elvi4, 25 février 2006 à 19:45 | | Répondre
  • me parait très vrai le texte : la nudité, la désorientation, la passion humaine pour les chiffres et les plus ou moins pseudo sciences qui y sont liées, leur inhumanité, et le risque d'esthétisme sur certains sujets. Sur ce dernier point tout de même, connaissez vous les dessins ramenés de camp par Music ?
    Et je pense que dans la nudité, quand elle arrive au dénuement total, on peut trouver son identité

    Posté par brigetoun, 25 février 2006 à 23:58 | | Répondre
  • >jean>elvi>brigetoun

    wow! il me faudrait écrire 3 autres articles pour répondre à ces commentaires si denses et intéressants!
    >jean: je suis au courant des malversations des religieuses dans les institutions style "Magdalene". Je ne sais pas si le but des Anglais était vraiment de faire progresser les Irlandais et les libérer de leur joug religieux-patriarchal-rural, je crains plutôt le contraire. Je n'ai pas assez d'éléments sur le traitement que les lois anglaises reservaient aux femmes qui avaient des relations hors mariage. Je sais par contre qu'à une cetaine époque en Angleterre les homosexuels étaient condamné au bagne et qu'Oscar Wilde, qui y passa quelques années, ne récupéra jamais sa santé. Je ne veux pas rentrer dans une polémique anti-britannique mais je suis contre l'impérialisme en général. C'est ma plus grande désolation de constater qu'un message d'amour comme l'était au départ celui du Christianisme ait connu de pareilles dérives: si on lit cetins épisodes de l'Evangile, on constate que Jésus était très doux et compréhensif avec les femmes, il se promenait sans gêne avec des ex-prostituées, en outre il encourageait les femmes à rester assises avec lui pendant qu'il enseignait plutôt que de s'occuper du menage (mais quel scandale! )
    >elvi4: exactement, la raison pure conduit à l'absurdité et l'horreur, l'histoire nous l'a beaucoup appris, mais malheureusement nous continuons à l'oublier...
    >brigetoun: je suis d'accord avec toi quand tu parles de pseudo-sciences fondées sur les chiffres; je m'arrache les cheveux tous les jours, en lisant certaines publications qui parlent de psychologie et (prétendant se donner un fondement scientifique) se basent sur des statistiques conduites de façon partielle et arbitraire.

    Posté par lobita, 26 février 2006 à 08:06 | | Répondre
  • Toute prison est révoltante pour l'opprimé, et nécessaire pour l'oppresseur. Ensuite, on peut juger de l'humanité, du respect des droits de l'homme (en Irlande ou en Irak), et aussi avoir son opinion sur le bien-fondé de la lutte des opprimés. Au delà du jugement blanc et noir, moral ou politique, c'est le concept même de prison, d'enfermement, de dénuement comme tu le montres bien, qui est intéressant dans ton billet.
    PS: comme les mesures étaient sûrement en pieds et pouces, et non en mètres à l'époque, oublie la symbolique du 9, du 4 et du 5.

    Posté par Lunetets.Rouges, 26 février 2006 à 10:28 | | Répondre
  • >lunettes rouges

    c'est vrai, les mesures ont été dûment traduites en mètres par les organisateurs de l'expo; je voulais seulement souligner que l'obsession des chiffres peut nous éblouir et nous détourner de l'essentiel. Il y a de toute façon dans le concept de cette prison un quelque chose d'bsessionnel et une sorte de mirage de la perfection.

    Posté par lobita, 26 février 2006 à 10:47 | | Répondre
  • Très touchants, ton billet et les commentaires! Il y a beaucoup à dire sur le dénuement des gens et des hommes en général. L'esprit reste nu, fragile, fragilisé, devant une telle misère!

    Posté par Pierre(2), 26 février 2006 à 12:25 | | Répondre
  • MAZE
    Première apparition en 1297: "L'illusion, la perplexité" sans doute du vieil anglais mæs, qui est suggéré par le composé amasod/amazed qui signifie stupéfait.
    Une deuxièlme source proposée est le dialecte norvégien où mas signifie labeur épuisant.
    La première signification de labyrinthe pour Maze est enregistrée en 1385.

    Posté par jean-Robert D, 26 février 2006 à 23:11 | | Répondre
  • >jean robert

    merci beaucoup pour votre apport et bienvenu sur ce blog

    Posté par lobita, 27 février 2006 à 09:38 | | Répondre
  • Histoire de Religion, histoire d'homme

    Sujet grave s'il en est, car particulièrement d'actualité. Les guerres de religion, quelle que soit la cause épousée, ramènent toujours aux sacrificex d'innocents par des hommes et des femmes qui se disent "investis" d'une oeuvre divine. De tout temps, il en a été ainsi. Et cela ne semble pas près de changer.
    Aujourd'hui, je ne cherche plus vraiment à savoir qui, que, quoi, dont, où. J'imagine seulement qu'un Etre tout à fait supérieur a donné un jour tout ce dont les êtres humains pouvaient avoir besoin pour créer un jardin de rêves "pour tous". Mais comme les humains ne sont jamais que ce qu'ils sont, à savoir des êtres faillibles, corrompus, égoïstes, ils finissent toujours par transformer les rêves en cauchemards, comme de passer d'un verger ensoleillé, aux mille fruits plus exotiques les uns que les autres, à un labyrinthe mortifère de béton et sans fenêtre.

    Aujourd'hui pourtant, je viens de faire une visite des plus intéressantes, sans bouger de mon fauteuil. Ta plume nous a donné une fois de plus le don d'ubiquité ! Et j'aime beaucoup les voyages immobiles ! Que le sujet soit inhabituel, qu'il semble différent, cela ne me gêne aucunement. Bien au contraire, je pense qu'il est aussi là pour nous interpeler. Un indispensable éveil des consciences. Si le blog ne devait avoir plus qu'une seule signification utile, ce serait celle-là qui me conviendrait ! A très très bientôt

    Posté par dim, 27 février 2006 à 12:54 | | Répondre
  • Merci de votre accueil,

    Ce n'est pas la première fois que je butine chez vous et, ne serait-ce que par Bach et Haendellophilie, j'y reviens!
    Les sujets que vous abordez donnent envie de participer mais je fais parti des qui n'ont pas trop le temps d'écrire car j'ai la chance d'avoir plein de travail...

    Posté par jean-Robert D, 27 février 2006 à 15:05 | | Répondre
  • >dim>Jean-Robert

    >Dim: sujet grave s'il en est, oui, la notion d'"autorité" appliquée dans le domaine spirituel tourne souvent au délire haineux et à la monstruosité. Parlons de choses plus gaies, j'espère que tu vas bien et qu'il y a quelques fenêtres dans ton labyrinthe... sinon appelle-moi et j'arrive avec mon petit bâton de dynamite et mon marteau piqueur
    >jean-robert: vous avez milles fois raison, avoir beaucoup de travail est une chance - j'ai la même, et des fois je vais jusqu'à me souhaiter un peu de malchance - avec tout ça j'espère que vous aimez aussi Monteverdi, car il va bientôt en être question sur ce blog...

    Posté par lobita>, 27 février 2006 à 17:12 | | Répondre
  • jean robert je ne sais, mais moi oui

    Posté par brigetoun, 27 février 2006 à 22:45 | | Répondre
  • Monteverdi oui, évidement.

    Posté par jean-Robert D, 28 février 2006 à 09:06 | | Répondre
  • Voilà, presque tout est dit alors, juste une question: sais tu si cette expo va voyager et si elle a des chances de passer par Paris ?
    Quant à Monteverdi, chouette, j'attends avec impatience!!

    Posté par berlioz, 28 février 2006 à 13:21 | | Répondre
  • >berlioz

    je ne sais pas si cette exposition voyagera; je peux me rensiegner. Concernant la flûte, attention à ce que tu dis, car je pourrais te prendre terriblement au sérieux: il se passe de très belles choses entre la voix d'alto et la flûte, chez Bach par exemple...

    Posté par lobita>, 28 février 2006 à 21:38 | | Répondre
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