Qui ne connaît pas le mythe du labyrinthe? Les interprêtations historiques et psychanalytiques qu'on  en a fait sont innombrables. Curieusement, la langue anglaise utilise le mot maze pour définir le type de structure que presque toute l'Europe appelle par un mot d'origine grecque. Je ne connais pas l'étymologie de maze; je sais par contre qu'en ancien italien le mot mazze désignait les intestins (organe assez labyrinthique)img_lab_021.

Du substantif maze semble venir le verbe to amaze (étonner). Cela me fait penser à l'état de la personne piégée dans le labyrinthe:  désorientement, inhibition, incapacité de prendre la bonne décision.

Assez joué avec les mots, cette exposition de photos organisée par le Musée de la Croix-Rouge à Genève n'a rien à voir avec l'ancienne Crète; The Maze est le nom donné à la super-prison de Long Kesh en 1976: après qu'elle fut agrandie, pour accueillir le nombre croissant d' Irlandais rebelles.

L'Irlande du Nord détenait en 1974 un bien triste record européen: le plus grand nombre de prisonniers par nombre d'habitants. Ce record peu glorieux s'explique par la recrudescence du conflit entre les forces pro-britanniques et les minorités républicaines, culminant en des épisodes sanglants comme le tristement célèbre Bloody Sunday. C'est dans le Maze que Bobby Sands (le leader de la PIRA, Provisional Irish Republican Army) et 9 autres détenus moururent d'inanition, suite à une grêve de la faim, en 1981.

Le premier mot qui me vient à l'esprit, en parcourant les deux grandes salles de l'exposition, est NUDITÉ. La nudité est souvent associée à l'érotisme; pourtant un dérivé de nu, dénuement, désigne la pauvreté;   nudité peut aussi bien signifier absence d'ornements: cette dernière étant une qualité, selon une certaine vision de l'art. Et il est vrai que (sournoisement) le fantôme de l'esthétisme pointe dans notre esprit, pendant que nous contemplons la perspective des immenses couloirs vides, flanqués de murs aveugles qui surplombent le spectateur. Suit la série interminable de photos de cellules immaculées et identiques. Mais une autre photo nous réveille brutalement de notre divagation esthétique: les détenus qui manifestent nus, la couverture de leur lit jetée à travers le corps. On sait qu'ils demandaient désespérément le statut de prisonniers politiques et qu'ils revendiquaient des droits: notamment le droit de porter leurs propres vêtements à la place de l'uniforme carcérale.

Oui, on est nu lorsqu'on a tout perdu, y compris sa liberté et son identité.

Et le complexe du Maze avait été savamment conçu par les architectes pour engendrer en ceux qui y pénétraient la perte des repères spatiaux, donc le désorientement: ce qui rendait toute tentative d'évasion (ou d'infiltration clandestine) beaucoup plus ardue.

A ce point apparaît le deuxième aspect de l'exposition qui m'a frappé: la fascination que les chiffres exercent, aussi bien sur notre rationnel que sur notre imaginaire. Fascination qui risque parfois de nous détourner de l'essentiel.

Je lis les données chiffrées concernant la prison: 145 hectares, 8 blocs symétriques en forme de H, dans chaque bloc 96 cellules, chaque cellule 5 mètres carrés, 900 gardiens, les "espaces inertes" (parsemés de détecteurs de mouvement) derrière chaque bloc (4.5 mètres  divisés en 36 parties égales), 2 portails, 2 chapelles.

Symétrie, répétition obsessionnelle des chiffres 9, 4 et 5 et de leurs multiples, tout me fait penser à la symbolique des chiffres dans la culture juive et dans des textes bibliques comme l'Apocalypse.

Toutefois cette perfection des correspondances chiffrées, cette organisation raffinée, ne doit pas nous hypnotiser: elle n'est pas divine mais simplement inhumaine, aussi inhumaine que la logique impérialiste. Logique de maze  (labyrinthe) et de mazze, d'intestin qui engloutit, désagrège et assimile. Détail sinistre, un témoignage filmé nous raconte comment deux détenus finirent broyées dans le camion des ordures, lors d'une tentative d'évasion. Plusieurs gardiens furent également tués dans des insurrections des prisonniers.

Le film qui clôt la visite a été réalisé par Amanda Dunsmore, dans la pudeur et le respect de la nudité artistique: au point de ressembler en tout et pour tout au plus modeste des documentaires. Mais je trouve cela juste. La beauté, la griffe de l'artiste, ont  le mérite d'affiner le regard du spectateur, qui habituellement s'endort devant son écran et banalise l'horreur d'un journal télévisé.  Mais un sujet comme The Maze ne tolère d'autre beauté que celle du dénuement total: toute tentative de lyrisme ou de dramatisation conduirat au genre de production qu'on trouve (par exemple) parmi les innombrables films qui commémorent l'Holocaust, et que personnellement je trouve insupportables: car on n'a pas le droit de faire du spectacle avec l'horreur réelle.

The Maze a été fermé en 2000. Le débat sur le devenir du complexe est encore ouvert.