16 février 2006

L'enfant

enfant_solitaire1Je ne suis pas du genre à me plaindre de mon sort. Je ne suis pas quelqu'un de morose. J'ai horreur de passer mes journées à ressasser des idées noires. Je suis très active et peu casanière. J'ai des projets, des espoirs et des rêves. Je voyage, j'apprends et je découvre chaque jour. Je suis encore curieuse comme il y a 40 ans et en général pas blasée.

Mais je n'arrive pas à me défaire d'un fidéle compagnon de route. Le même depuis toujours.

C'est cet enfant. Assis sur la dernière marche de l'escalier, accroupi dans un coin sombre, serrant une poupée de chiffon sur sa poitrine, débout dans la solitude du parc, perdu au fond du quai d'une gare, caché derrière le piano.

Cet enfant sans sexe, cet enfant triste.

Cet enfant qui me hante. Cet enfant que j'aime profondément. Cet enfant exclusif, ce petit tyran. Cette victime. Lui qui me fait vivre, lui qui me tue.

L'enfant que j'ai été et que je n'ai jamais cessé d'être. Que je voudrais cesser d'être parfois: pour être comme les autres. Car de l'autre côté du piano, sur le quai d'en face, en bas de l'escalier, de l'autre côté de la fenêtre, il y a tous ces gens:  des adolescentes coquettes, des fiancées qui rangent nerveusement des fleurs dans des vases, des femmes qui lisent des romans photo chez le coiffeur, des mères qui se maquillent: tout ces gens que je n'ai jamais été mais que des fois je voudrais être, pendant une heure ou un mois.

Car ceux que les autres appellent "originaux", "artistes", "gens hors du commun", "révoltés"; peu importe s'ils les considèrent avec mépris, curiosité ou jalousie; ceux-là voudraient parfois être tout le monde: être quelconque, banal, invisible.  Disparaître dans ce train-train chaud et rassurant des vies ordinaires, se reposer,  ne plus penser.

Pas moyen, la vie me refuse la normalité. Je reste différente et serais à jamais sur le mauvais quai, du mauvais côté de la fenêtre.

 

Posté par irene61 à 08:00 - - Commentaires [15] - Permalien [#]


Commentaires sur L'enfant

    Pas juste...

    Ce que tu dis n'est pas tout à fait juste... et pourtant, je ne te connais pas
    On est tous différents.
    J'ai toujours gardé mon âme d'enfant et ne le regrette pas, et je suis persuadé que beaucoup l'ont gardée aussi et ne s'en plaignent pas.
    Ce n'est pas la vie qui te refuse la normalité, c'est toi... et c'est bien !
    En tous cas, moi, je préfère avoir mon âme d'enfant, avec, il est vrai, un peu plus de sagesse tous les jours, mais si peu...
    Reste comme tu es... tu est TOI.

    Posté par G. MIKE, 16 février 2006 à 09:32 | | Répondre
  • une très belle note... mais je ne pense pas que ce soit le mauvais quai, au contraire !

    Posté par malisan, 16 février 2006 à 11:54 | | Répondre
  • ton texte m'a beaucoup émue Lobita.

    et me fait penser au tres beau poeme de Pessoa;
    (l'enfant que je fus pleure sur la route..)

    je t'embrasse

    Posté par nina, 16 février 2006 à 12:01 | | Répondre
  • Over the rainbow...

    Très belle note, Lobita, mais il va me falloir au moins douze "Monty Python" maintenant.

    Du jour, une fois n’est pas coutume, un petit com.
    Depuis que je me promène dans la vie, et d’aussi loin que je puisse me souvenir, j’ai toujours trouvé la « normalité » bien ennuyeuse…voire dangereuse. Quant aux « vies ordinaires »… Elles me semblent devoir être évitées avec grand soin. Je revendique donc le « droit inéaliénable à la folie », mais aussi un statut d’écorché-vif.

    Aussi, lorsque je quitte cette petite planète – tu connais peut-être cette étrange sensation d’être en dehors du monde et de l’observer de l’extérieur – j’éprouve bien du mal à le rejoindre ensuite. Je vis cela chaque instant, tel un perpétuel « désincarné ». Mais c’est aussi tout ce qui fait peut-être la richesse d’une vie. Comme lorsque l’on nous dit : « changer de point de vue, pour faire une photo nouvelle ! » Ou encore : « sortir du cercle pour en comprendre le fonctionnement…prendre du recul ».

    Un monde sans folie me semble un monde absurde, vide, vain, inutile. Un monde sans « différences » est un monde fini. Un monde « raisonnable et conventionnel » m’ennuie. Il me repose… mais il m’ennuie !
    Et j’ai une sainte horreur de me reposer. Beaucoup trop fatigué pour ça ! Et puis surtout, trop peu de temps !!

    Donc que te dire de plus que …si tu es de l’autre côté du quai…alors, je prends mon élan et je passe en face…Tu vois ! J’étais, moi, du mauvais côté ! Merci, parce que j’ai failli terminer ignorant ! Enfin, et c’est tout de même la chose qui compte le plus, c’est très certainement parce que tu es TOI, que nous, nous sommes ici dans la maison Lobita...We are just over the rainbow...rainbow... Tu es donc Notre Magicienne d’Oz !

    Posté par Dim, 16 février 2006 à 14:10 | | Répondre
  • cela ne me surprend pas de trouver ce beau texte sur l'enfance et l'enfant ici

    (en atelier d'écriture j'ai fait le même exercice à partir d'une photo qui lui ressemble étrangement,quant à ma photo ce n'est pas un égarement de ton imaginaire, tu as bien vu)

    Posté par double je, 16 février 2006 à 18:54 | | Répondre
  • notre côté blessé et fragile, c'est toujours la part d'enfant qui reste en nous. Beaucoup d'émotions à te lire...
    c'est peut-être en partie pourquoi nous t'aimons
    prends soin de toi, prends soin d'elle aussi.

    Posté par Dan, 16 février 2006 à 20:27 | | Répondre
  • enfant on est soi, je ne me souviens pas d'avoir senti ce mur ; c'est à partir de 1O, 11 ans et je ne pouvais avoir la justification de l'artiste, simplement je n'étais pas (on peu mettre toute les caractéristiques de la charmante future jeune fille satisfaisante pour les mères). Tu as le génie pour faire remonter les choses

    Posté par brigetoun, 17 février 2006 à 00:06 | | Répondre
  • Une fenêtre ? Où ça ?

    Posté par elvi4, 17 février 2006 à 07:43 | | Répondre
  • >G. Mike>malisan>nina...et tous les autres

    >G.Mike: je sais qu'on est tous différents, il y a des différences qui sont un peu plus lourdes à porter que d'autres.
    >malisan: c'est un quai assez désert...
    >nina: je ne connais pas encore ce poème, je devrais le lire... tu es vraiment la bloggueuse des bons tuyaux, toi...
    >dim: merci pour ce long texte dim. Tu peux bien croire que je suis une experte de l'art de quitter cette petite planète pour m'envoler vers d'autres mondes. Mais la folie est une chose moins amusante que les gens croient...Cela dit, sur mon quai, tu es le bienvenu à n'importe quelle heure!
    >double je: tu as aussi un atelier d'écriture? ça doit être très chouette.
    >dan: c'est aussi pourquoi je vous aime.
    >brigetoun: c'est bien vers l'âge que tu mentionnes que le mur s'installe, et il est rare de trouver une justification artistique (et même une justification quelconque) à cet âge là. merci pour le "génie"...
    >elvi4: ici, là, partout...

    Posté par lobita, 17 février 2006 à 13:28 | | Répondre
  • Sur le bon quai !

    Je pense être plutôt du côté du tien, et, crotte, c'est le bon !

    Et tous, on l'a, cet enfant, son innocente insouciance (que je ne trouve pas tyrannique...) Il faut juste savoir aller le chercher: suivez Lobita !

    Oliv'

    Posté par PaysageMan, 17 février 2006 à 15:54 | | Répondre
  • le malaise, le mal être... nous le portaons; c'est à la fois notre originalité et notre fardeau, notre richesse et notre souffrance : l'enfant que nous sommes ; l'être trop humain et sensible que nous exposons au froid du monde ;

    Je pense à toi et je t'aime fort

    Posté par mymy marmotte, 17 février 2006 à 16:36 | | Répondre
  • pas si désert... regarde rien qu'ici on est de ton quai...

    Posté par malisan, 17 février 2006 à 20:09 | | Répondre
  • >malisan, encore

    chouette! on se loue un charter et on part!

    Posté par lobita, 18 février 2006 à 10:42 | | Répondre
  • chouette

    Posté par malisan, 18 février 2006 à 14:39 | | Répondre
  • Les autres

    Splendide, magnifique : il m'arrive souvent aussi de resentir ce que tu évoques si bien, avec tant de justesse...

    Posté par Jean-Pierre, 26 février 2006 à 08:19 | | Répondre
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